- MARYSE 68 - ECRIVAIN -
Le réveil marquait cinq heures lorsque Yves Lachard le consulta. Cela faisait bien trois heures à présent qu'il tournait et se retournait dans ce lit où le sommeil venait de plus en plus difficilement. Chaque fois le même scénario recommençait : il se couchait épuisé, avec l'envie de dormir et d'oublier, oublier tout, ne plus penser. Très vite il s'endormait mais très vite aussi il se réveillait avec au ventre une angoisse indescriptible dont il ne savait pas vraiment identifier la raison. Et l'enfer commençait, les heures n'étaient plus qu'une succession de minutes interminables qu'il voyait défiler avec pour tout repos quelques parenthèses d'un sommeil superficiel. Peu à peu l'idée même d'aller se coucher était devenue angoissante. Vouloir dormir sans jamais y parvenir était affreusement pénible. Il avait essayé à peu près tous les remèdes connus et conseillés en la matière sans succès. Il évitait quand même la prise de ces somnifères qui vous laissent abrutis au réveil... entrer dans cette spirale-là ne le tentait guère.
Viendrait alors le moment de se lever, de se doucher rapidement, d'avaler un petit-déjeuner en se demandant bien pourquoi il irait machinalement et sans envie aucune se rendre à son bureau des Laboratoires LPN. Comme les choses avaient changé ces dernières années ! comme l'esprit et l'ambiance avaient évolué ! Docteur en biologie moléculaire, reconnu dans le milieu scientifique pour ses travaux et ses publications passés, il avait été fier de faire partie de cette entreprise innovante dont les actionnaires majoritaires des débuts étaient avant tout motivés par la Recherche avec un grand R, la Recherche au service de l'Humanité. On ne peut éternellement rester tourné vers le passé mais tout de même : les grands idéaux avaient été mis au ban des priorités de la société pour faire place à la recherche du profit. Belle réussite pour dire vrai : les résultats étaient mauvais, la pression extrême, l'ambiance pesante. Même la grande complicité qui le liait au PDG avait cédé à cet objectif à présent clairement affiché : faire du profit ! grand leitmotiv de nos sociétés dites évoluées qui ferment les yeux sur les grands maux de leurs petites soeurs pauvres alors qu'elles sauraient leur venir en aide mais qui ne tendent pas la main puisque tel n'est pas leur intérêt ! Ancien militant de gauche, il avait vu passé soixante huit du haut de ses douze années avec passion, mais il avait délaissé ses grandes ambitions humanistes pour une carrière brillante. La cinquantaine passée, l'heure des premiers bilans avait sonné et le miroir invariablement lui renvoyait ses compromis avec les idéaux de sa jeunesse si souvent bafoués pour une fiche de paie plus que confortable. Tant d'autres avaient fait comme lui sans que leur conscience n'en soit dérangée... pourquoi ne s'en accommodait-il plus ?
La vie l'avait plutôt gâté. Barbara, sa femme, le comblait. Toujours à ses côtés, charmante et compréhensive, il se demandait s'il la méritait vraiment. Barbara était sa fierté : une beauté discrète mais bien réelle, elle portait sur son visage toute la bonté de son âme. Vingt-cinq ans de mariage n'avaient rien altéré de son amour pour elle. Professeur de chimie dans un lycée proche, elle avait suivi une voie radicalement différente de la sienne. Ils s'étaient connus étudiants, c'était la belle époque. Ses résultats brillants l'avaient conduits à poursuivre dans la recherche. Elle avait opté pour la transmission du savoir... qui des deux avaient fait le bon choix ? Elle dormait, là, à ses côtés paisiblement tandis que lui s'acharnait à trouver la paix d'un sommeil réparateur qui ne venait plus. En la regardant, il se disait qu'elle n'avait rien perdu de son charme en dépit des années. Sophie, leur fille de 22 ans, lui ressemblait trait pour trait. Sophie, c'était la deuxième femme de sa vie. Elle avait suivi la voie de ses parents et suivait brillamment des études de Chimie à Lille. Qui aurait dit en la voyant petite qu'elle serait aussi déterminée dans ses ambitions ? aucun idéal humaniste ne l'animait, elle était de son temps, bien décidée à bien gagner sa vie en faisant... du commerce ! elle voulait ouvrir sa propre pharmacie ! enfin le chemin était encore long et il aurait aimé la dissuader d'emprunter cette direction. Mais là aussi, il avait échoué. Pierre, son petit dernier de sept ans qui était arrivé comme un joli cadeau de la vie, inattendu, imprévu, rêvait encore de devenir footballeur. La coupe du monde gagnée par les français deux ans avant sa naissance l'avait porté dans son rêve qu'il entretenait avec soin. Il enviait son appétit de vivre, il enviait son insouciance, il regrettait de ne plus pouvoir lui renvoyer l'image d'un père joyeux et enjoué.
Plutôt que de ruminer inlassablement les mêmes regrets, il décida de se lever discrètement. Il se rendrait plus tôt qu'à son habitude ce matin au bureau et mettrait au point un rapport aux actionnaires qu'il avait bien l'intention de diffuser pour les rendre attentifs aux risques sanitaires encourus s'ils suivaient Charles Edouard Valey dans sa décision de lancer prématurément l"Oncometa", la dernière trouvaille de son équipe de chercheurs, cette molécule vaccin contre le cancer du sein qui promettait d'être révolutionnaire dans le traitement de cette pathologie. Les travaux sur les effets secondaires venaient à peine de démarrer. On pouvait certainement les accélérer avec des moyens supplémentaires mais cette proposition avait été écartée avec virulence par Charles Edouard. Si les choses tournaient mal, si les conséquences prenaient un tour dramatique, ces Messieurs actionnaires se contenteraient-ils d'un "nous sommes responsables mais pas coupables ?". Il faudrait encore pouvoir se regarder en face, le matin devant son miroir ! Non, ces décisions ne se prennent pas à la légère et surtout pas sous la pression d'une Direction financière qui panique devant quelques indicateurs au rouge ! Les travaux de recherche fournis par son équipe étaient d'une qualité remarquable, la motivation était à son comble alors qu'ils touchaient au but. Il refusait de céder à cette pression qu'on faisait peser sur lui, notamment par respect pour son équipe. Le projet n'était pas finalisé, il suffisait d'un peu de patience. Le rapport rédigé et diffusé, il prendrait un peu de vacances : Pâques approchait et il emmènerait Barbara, Pierre et Sophie, si elle le voulait encore cette année, pour deux semaines de repos et de plaisir en Crète où ils aimaient tant se rendre. Cette idée lui donna la force de se lever... oui, en fait c'était tout simple : il coucherait dans son rapport toutes les mises en garde nécessaires, il remettrait ce rapport à qui de droit et ensuite il se laverait les mains des conséquences possibles d'un entêtement à lancer le projet en dépit de ses avertissements... oui, sauf qu'on parlait de vies humaines et de santé publique... il considérait avec tristesse et déception combien cet argument était de peu de poids quand l'intérêt financier était en jeu.
Il gagna prestement la salle de bains et prit une douche qui lui fit le plus grand bien. Il prit encore le temps d'un petit déjeuner complet, pause régénatrice avant une journée qu'il devinait difficile. Il quitterait son boulot plus tôt ce soir, il devait freiner le rythme infernal de ces derniers mois, c'était une question d'équilibre à présent. Après tout et au pire des cas, il ne manquait pas de relations dans le monde de la recherche scientifique. Si on l'acculait au lancement prématuré de l'"Oncometa" il quitterait purement et simplement LPN. Sa décision était prise. Avant de partir, il prit soin de déposer sur le front de Barbara un baiser tendre et léger. Elle était décidément sa force intérieure. Il fit démarrer sa moto, son moyen de transport favori, celui qui lui procurait comme une sensation de liberté. Le fraîcheur du matin finit de le revigorer. La journée serait difficile mais belle quand même. Il s'élança avec son engin vrombissant tel d'un adolescent déterminé à ne rien céder dans un combat qui lui paraissait tellement juste avec une pensée quand même pour Don Quichotte dans sa bataille avec les moulins à vent.
MARYSE 68 - ECRIVAIN
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